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d'eux sont adorés les dii Mauri, le Draco et quantité de génies locaux portant des noms puniques. Le culte est célébré souvent sur la cime des montagnes, comme au Djebel bou Kournein consacré à Saturnus Balcaranensis, ou dans des caverhes, et beaucoup de temples présentent des dispositions que l'architecture grecque et romaine n'a pas connues ou qu'elle n'a empruntées que tardivement à l'Orient. Certains rites, tels que l'offrande aux dieux des ossements et des cendres des animaux sacrifiés, que l'on enfouissait dans le sous-sol des sanctuaires, remontent certainement au temps de l'indépendance. Il n'est aucune région de l'Afrique romaine où ces cultes n'aient été en honneur; on en rencontre les traces aussi bien dans les villes, même en celles que les Romains ont fondées, que dans les campagnes, en Proconsulaire qu'en Maurétanie. La forme et la consonance des noms de leurs. adeptes nous prouvent que ceux-ci se recrutaient non point parmi les fonctionnaires ou les soldats romains, mais parmi les indigènes. La conquête n'a pas eu pour conséquence la disparition subite ni même le déclin progressif des cultes africains; les anciens dieux ont été tolérés et respectés; l'époque des Antonins et des Sévères marque leur apogée et ils se sont maintenus jusqu'à la fin de l'Empire.

En Espagne et en Portugal, on est frappé du grand nombre des divinités celtiques ou ibériques auxquelles les habitants adressaient leurs hommages, grands dieux comme Endovellicus et Ataecina, ou génies locaux des montagnes, des eaux et des villes; très rarement des temples de caractère et de plan gréco-romains leur étaient élevés; en général on les adorait sur les sommets ou près des sources, en des formes qui n'ont rien de classique; les inscriptions gravées sur le rocher de Panoias montrent, par exemple, qu'il y avait là sous l'Empire une véritable<«< pierre de sacrifice », analogue à celles des âges préhistoriques. La plupart des sanctuaires étaient situés hors des villes. La partie du pays la plus proche de l'Atlantique, Lusitanie et nord-ouest de la Tarraconaise, fut la patrie d'élection des cultes indigènes. Ils avaient pour clients de petits gens, dont les noms plus ou moins régulièrement latinisés trahissent l'origine provinciale. Ces cultes ne disparurent qu'après le triomphe du christianisme. Il est remarquable qu'ils se soient conservés de préférence dans les régions qui furent conquises les dernières et qui luttèrent le plus énergiquement contre la pénétration romaine: nouvelle preuve que la conquête ne fut jamais suivie d'une persécution de la religion des vaincus.

La Gaule occupe dans ce volume plus de place à elle seule que l'Afrique et la Péninsule ibérique réunies. C'est que les religions indigènes y sont encore mieux représentées et plus vivaces que partout ailleurs. Il ne faut pas à M. Toutain moins de 140 pages pour passer en revue les différentes divinités celtiques de la Gaule romaine. Les grands dieux ont été assimilés depuis César à ceux du panthéon latin et sont désignés sous les mêmes noms, mais les anciens vocables gaulois reparaissent dans les épithètes décernées, entre autres, à Apollo Grannus ou à Mercurius Cissonius. M. Toutain expose et discute les interprétations divergentes auxquelles ont donné lieu les textes littéraires et les documents figurés relatifs au dieu au maillet, aux Matres, au dieu tricéphale, à Nantosuelta, à Tarvos Trigaranus, etc. Il dresse le catalogue des 180 génies topiques jusqu'à présent connus. Passant ensuite à l'examen

des sanctuaires, il insiste sur la faveur dont jouissaient les hauts lieux, les fontaines, les mégalithes et sur l'aspect si curieux d'édifices tels que le temple de Mercurius Dumias au Puy de Dôme, celui d'Ucuetis et de Bergusia à Alesia et les fana de la Seine-Inférieure. Parmi les rites dont le souvenir nous a été transmis, beaucoup sont incontestablement liés aux plus vieilles croyances.des habitants de la Gaule; il en est ainsi pour les dépôts sacrés de haches en pierre ou en métal, de rouelles ou de torques, pour les figurines de sangliers ou de cerfs, pour les sacritices humains des druides et la cueillette du gui. Les divinités indigènes ont des adorateurs en chacune des régions de la Gaule, sans exception, mais les monuments épigraphiques et archéologiques de leur culte sont abondants surtout dans l'est et le nord-est, le long des vallées du Rhône, de la Saône et de la Moselle, au cœur des pays les plus profondément romanisés; dans l'ouest et le nord-ouest dominent les dépôts d'objets votifs ou de monnaies; la façon dont se manifeste l'attachement aux anciens cultes varie selon les contrées et leur degré de civilisation, mais ce sentiment même est partont très vif; comme en Afrique et en Espagne, l'autorité impériale s'était abstenue de toute intervention et laissait en matiere religieuse pleine et entière liberté à ses administrés. Jei aussi ce sont de préférence des artisans et des paysans qui élèvent des autels ou dédient des ex-voto aux dieux du passé; très rares sont les offrandes qui émanent d'agents de l'Etat ou même de personnages appartenant à l'aristocratie provinciale ou à la bourgeoisie municipale. Sauf en Narbonuaise, les dédicants ne portent que par exception les tria nomina et ils se conforment de préférence aux règles de l'onomastique gauloise. Parmi les inscriptions que l'on peut dater et les monnaies recueillies dans les sanctuaires, beaucoup sont du Ille ou du IVe siècle, ou mème du début du Ve; elles nous font comprendre les difficultés auxquelles s'est heurtée la propagation du christianisme et qu'attestent l'histoire de saint Martin et les canons des conciles.

Ainsi d'un bout à l'autre du volume la même démonstration nous est faite, rigoureuse et convaincante; du faisceau convergent des preuves invoquées jaillit la lumière et l'on emporte de la lecture de ce livre l'impression très nette de ce qu'étaient sous l'Empire les cultes nationaux et locaux des trois grandes provinces d'Occident et de ce que fut à leur égard la politique tolérante de Rome.

MAURICE BESNIER.

La Bavière et l'Empire Allemand, par Julien Rovère. Paris (Nou velle librairie nationale), 1920, 262 p. in-8°.

Tous ceux qui, avant la guerre, étudiaient la contexture de l'Empire allemand, constataient qu'au double point de vue de la géographie et de l'histoire, les contrées à l'aide desquelles il avait été formé n'avaient guère d'unité. En parcourant les différentes régions qui avaient été rapprochées les unes des autres, on sentait qu'elles avaient été profondément divisées, que l'Allemagne n'avait pas formé au cours des siècles, une «< nation » c'est-à-dire une association d'hommes vivant sous un gouvernement commun, soumis aux mêmes obligations et jouissant des mêmes droits. Les Allemands étaient restés longtemps convaincus que le particularisme devait être une cause de

prospérité pour l'Allemagne, que c'est par lui qu'on devait arriver à une civilisation supérieure à celle qu'on trouvait dans les pays centralisés. C'est Bismarck qui était parvenu, en enchevêtrant les pouvoirs des différents États avec ceux du plus puissant d'entre eux, la Prusse, à absorber les divers membres de l'Empire dans la force de rayonnement de celui-ci. Il avait réussi à paralyser l'esprit de particularisme et surtout à faire triompher le gouvernement personnel sur le régime parlementaire. L'auteur du livre que nous signalons ici nous avait déjà donné d'excellents travaux sur les Survivances françaises dans l'Allemagne napoléonienne et sur La rive gauche du Rhin de 4792 à 1814. Il veut nous aider maintenant à mieux comprendre les sentiments des habitants de l'Allemagne à l'égard les uns des autres. Il croit à la possibilité d'une renaissance du particularisme, surtout du particularisme bavarois, et pense, avec le baron Beyens, que ce n'est pas sous l'impulsion d'un sentiment national irrésistible, que les diverses contrées de l'Allemagne se sont attachées à l'Empire. C'est par un calcnl d'intérêts, c'est parce qu'elles considéraient l'Empire comme le principal facteur de leur prospérité; on peut se demander aujourd'hui si les instincts particularistes et les velléités séparatistes qui ont été comprimés ne se réveilleront pas bientôt. La plus grande partie du livre de M. Rovère est historique, il a pour but de, nous faire connaître les traditions de la Bavière, le tempérament des habitants, les conceptions des différents partis. La Bavière a eu longtemps beaucoup de sympathie pour la France, elle a toujours été défiante à l'égard de la Prusse. « Le nouvel empire allemand, écrivait un Bavarois, dès 1875, est contraint à un accroissement de puissances sans limites, il y parviendra directement par des agrandissements, indirectement en paralysant les autres États et en les empêchant de lui nuire. Le prince de Bismarck en avait le pressenment, quand il disait que la sympathie à l'égard des pays voisins était un vice allemand. » Mais la Prusse a fait une propagande très habile en Bavière, comme dans le Hanovre et les pays rhénans. Elle a réussi à exciter l'opinion publique contre nous; elle a su par le déploiement d'une force devant laquelle l'Europe entière s'inclinait, fasciner les imaginations germaniques qui lui ont pardonné trop aisément ses perfidies et ses violences. M. Rovère croit qu'au fond le loyalisme des Bavarois n'était que conditionnel; ils n'entendaient pas se laisser assimiler par l'Empire; ils restaient très attachés à une dynastie qui, pendant sept cents ans, avait vécu en parfait accord avec le peuple. Cette dynastie était le symbole de la patrie. « La maison des Wittelsbach, disait le futur roi Louis III, le 15 juin 1892, est aussi bavaroise que le peuple; elle est sortie du même sol; les habitants du pays ont toujours montré une rare fidélité à la famille royale. La Bavière avait d'ailleurs obtenu certains « droits réservés », ce qui maintenait un peu de particularisme; elle avait des légations à l'étranger et un petit corps de diplomates, ce qui lui donnait l'illusion d'avoir une politique étrangère distincte de celle de l'Allemagne. Elle conservait son drapeau bleu et blanc qu'elle était fière de voir flotter sur la façade des monuments publics. L'armée conservait ses uniformes, le roi avait sa garde personnelle. On se plaisait à voir, dans ces vestiges d'une autre époque, le signe d'une certaine indépendance. J'ai pu constater, au surplus, pendant mes séjours en Bavière, que

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les habitants avaient été blessés par le manque d'égard des Prussiens à leur endroit, et par l'orgueil démesuré des gens de Berlin. Ils n'avaient pas la même admiration que ces derniers pour la «‹ Kultur » germanique. Notre civilisation, écrivaient un jour les Historisch-polifische Blätter, est d'origine gallo-romaine, et cette révue laissait entendre qu'elle considérait la « kultur » comme une conception de « demi-civilisés protestants.». On raillait Guillaume qui se prenait, disait-on, pour un anti-pape; on tournait en ridicule sa personne, ses attitudes de matamore, ses manières de commis-voyageur, ses déplacements continuels. On ne se gênait pas pour critiquer un régime qui choisissait la plus grande partie des hauts fonctionnaires en raison de leur orthodoxie, ou se moquait des pasteurs hypocrites qui mettaient leur religion au service d'un étatisme réactionnaire. On reprochait au gouvernement prussien d'étouffer l'opinion publique et de maintenir un système électoral archaïque, inconciliable avec la poussée démocratique qui est une nécessité de notre temps. On s'irritait aussi des efforts que faisait la Prusse pour mettre la main sur le royaume. J'ai, plus d'une fois, entendu traiter les Prussiens de Saupreussen (cochons de Prussiens), j'ai recueilli aussi plus d'une fois, dans les milieux catholiques, le sentiment qu'on redoutait un nouveau Kulturkampf. On n'hésitait pas à soutenir que les Allemands du nord comprenaient tout autrement que les Allemands du sud les problèmes de la vie politique et sociale. Un homme d'État disait, peu de temps avant la guerre, à M. Jules Huret, que l'Allemagne constituait une sorte de trust, mais de trust qui n'était pas définitif. Il comparait les actionnaires à des participants malgré eux qui, ayant la main forcée, songeaient toujours à leur indépendance perdue. M. Rovère pense, comme M. Huret, qu'en attisant ces souvenirs on aurait chance de désagréger un bloc qui n'avait que l'apparence de la cohésion. Les Prussiens se sont plaints souvent pendant la guerre des médiocres alliés dont ils cherchaient d'ailleurs à s'approprier les ressources alimentaires, car la Bavière est un pays producteur de céréales. De vives discussions se produisirent maintes fois entre les soldats prussiens et leurs camarades bavarois, et au mois de novembre 1918, Kurt Eisner qui fit commencer la révolution allemande par la Bavière, ne voulait pas que celle-ci fût englobée dans un mouvement à caractère unitaire qui aurait eu son origine à Berlin. On fit beaucoup d'avance aux Alliés comme pour implorer à la fois leur aide et leur pardon. Nous avons manqué à ce moment de perspicacité. L'entente a poursuivi une politique regrettable qui a contribué à conserver intacte l'unité allemande. Nous avons signifié bien maladroitement aux Allemands qu'ils devaient toujours vivre ensemble comme l'avait demandé Bismarck et nous avons conclu une paix qui ne connait que l'Empire, qui ignore les Etats germaniques. Nous nous sommes exposés à de grands dangers pour l'avenir. Nous pouvons peut-être encore, par un effort intelligent, faire la conquête économique de l'Allemagne du sud, la rattacher à nous par des liens d'intérêt qui pourraient être le prélude de certains rapprochements politiques. La Bavière, où le vieux particularisme est encore si vivant, ne serait pas fâchée d'être délivrée du joug de la Prusse.

GEORGES BLONDEL.

TABLE DES MATIÈRES

ARTICLES DE FOND

Pages.

Jean Appleton, L'American Bar Association et le Congrès de Cincin-
nati

Louis Barbillion, Les Instituts d'Université et le décret du 31 juil-
let 1920. . . .

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175

Hélène Barclay, L'Enseignement de la Chimie dans les Universités
allemandes.

182

Louis Bréhier, L'Enseignement de l'histoire de l'Art dans les
Lycées.

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H. Delaunay, De quelques réformes à apporter au régime des études
médicales

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G. Gastinel, L'Enseignement secondaire: Son objet et sa nature. II
E. Gaudemet, La Réforme des études dans les Facultés de Droit. .
J. Hadamard, A propos d'Enseignement secondaire.
Léon Leclère, L'Enseignement supérieur en Belgique (1919-1921). 237
Ch. Lyon-Caen, Louis Renault. I, II.

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La Maison de l'Institut de France à Londres.

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Camille Pitollet, Le Lycée français de Bonn (1794-1814). I, II.

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Lucien Poincaré, Aux Maîtres morts pour la France.
H. Prentout, L'Enseignement secondaire en France au XIXe et au
XXe siècles

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A. Rébelliau, La Réforme en Italie et la méthode en histoire reli-
gieuse moderne.

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Georges Ripert, La Réforme des études dans les Facultés de Droit.
I, II.

Franck L. Scholl, L'Université de Chicago
Ferd. Špišek, L'Enseignement tchécoslovaque. Son passé et son
avenir. I, II.

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